alt janv., 11 2026

Qu’est-ce que la thérapie ciblée ?

La thérapie ciblée, c’est une révolution dans le traitement du cancer. Au lieu d’attaquer toutes les cellules qui se divisent - comme la chimiothérapie - elle cherche spécifiquement les failles génétiques dans les cellules cancéreuses. C’est comme utiliser une clé unique pour ouvrir une porte verrouillée, sans toucher aux autres portes autour. Ces traitements agissent sur des mutations précises dans l’ADN des tumeurs : une altération du gène EGFR, une fusion NTRK, une mutation BRAF… Chaque tumeur a son propre profil génétique, et la thérapie ciblée s’adapte à lui.

Le premier grand succès est venu avec l’imatinib (Gleevec) en 2001, pour la leucémie myéloïde chronique. Avant, seulement 20 à 30 % des patients vivaient encore un an après le diagnostic. Avec l’imatinib, ce taux est monté à 89 %. Depuis, plus de 68 thérapies ciblées ont été approuvées aux États-Unis, contre seulement 12 il y a dix ans. En 2024, 73 % des nouveaux médicaments anticancéreux approuvés par la FDA sont des thérapies ciblées. Ce n’est plus une option marginale : c’est la norme pour de nombreux cancers avancés.

Comment ça marche ? Les cibles génétiques

Les thérapies ciblées se concentrent sur deux types de mutations génétiques : les oncogènes activés et les gènes suppresseurs de tumeurs désactivés. Les oncogènes, comme EGFR, ALK ou BRAF, sont comme des interrupteurs coincés sur « ON » : ils poussent les cellules à se multiplier sans arrêt. Les thérapies ciblées bloquent ces signaux. Les médicaments comme l’osimertinib ou le selpercatinib sont des petites molécules qui pénètrent dans la cellule pour désactiver ces protéines défectueuses.

Les anticorps monoclonaux, comme le trastuzumab pour le cancer du sein HER2 positif, fonctionnent différemment. Ils se collent à la surface de la cellule cancéreuse, comme un marqueur qui dit au système immunitaire : « Celle-là, élimine-la ». Ce sont des armes plus grosses, mais tout aussi précises.

Le problème ? 92 % des thérapies approuvées ciblent des oncogènes. Pourquoi pas les gènes suppresseurs, comme TP53 ou PTEN, qui sont mutés dans 80 % des cancers ? Parce qu’il est beaucoup plus facile d’inhiber une protéine que de la réparer. On ne peut pas encore « remettre en marche » un gène cassé. C’est la grande limite actuelle de la médecine de précision.

Comment on sait si un patient est concerné ?

Avant de prescrire une thérapie ciblée, il faut faire un test génétique de la tumeur. Ce n’est plus un examen de routine : c’est obligatoire. Les laboratoires utilisent le séquençage de nouvelle génération (NGS) pour analyser entre 300 et 500 gènes liés au cancer. Des tests comme FoundationOne CDx ou MSK-IMPACT sont devenus des références. Ils coûtent environ 5 500 $, mais permettent de détecter des mutations rares qui pourraient sauver une vie.

Pour que le test soit fiable, il faut au moins 20 à 50 nanogrammes d’ADN tumorale, et que 20 % des cellules dans l’échantillon soient cancéreuses. Le résultat prend en moyenne 14 à 21 jours. Pendant ce temps, les oncologues, les biologistes moléculaires et les conseillers génétiques travaillent ensemble pour interpréter les données. Un rapport de test peut dire : « Mutation EGFR exon 19 » - ce qui signifie que l’osimertinib est la meilleure option.

Le problème ? 20 à 30 % des résultats montrent des « variants d’importance inconnue ». Ce sont des mutations qu’on ne comprend pas encore. Elles ne permettent pas de prescrire un traitement. Et dans 55 % des cas, les assurances refusent de couvrir le test, surtout si le cancer est rare. Certains patients attendent plus de quatre semaines pour avoir l’autorisation. Pendant ce temps, la maladie progresse.

Patient recevant une biopsie liquide, des brins d'ADN tumorale flottant comme des lucioles, scientifique analysant des séquences génétiques holographiques.

Les résultats : moins de chimio, plus de vie

Quand ça marche, ça change tout. Pour un patient atteint d’un cancer du poumon avec une mutation EGFR, l’osimertinib prolonge la survie sans progression à 18,9 mois contre 10,2 mois avec la chimiothérapie classique. C’est une réduction de 54 % du risque de progression. Pour les tumeurs avec une fusion NTRK, le larotrectinib provoque une réponse objective chez 75 % des patients - peu importe où la tumeur est située dans le corps. C’est ce qu’on appelle une approche « histologie-agnostique » : on traite la mutation, pas l’organe.

Les patients le disent : « Après avoir commencé l’osimertinib, ma tumeur a réduit de 80 % en huit semaines. Je n’ai pas eu de nausées violentes, ni de fatigue extrême comme avec la chimio. J’ai pu retourner travailler. » C’est ce que 68 % des patients dans une enquête de la Cancer Support Community ont rapporté : un meilleur contrôle des symptômes et une meilleure qualité de vie.

Les effets secondaires sont aussi moins sévères. Avec la chimio, 50 à 70 % des patients ont des effets graves (diarrhée, baisse des globules blancs, perte de cheveux). Avec les thérapies ciblées, ce taux tombe à 15 à 30 %. Ce n’est pas sans effet, mais c’est gérable. Beaucoup de patients peuvent continuer à vivre presque normalement pendant des mois, voire des années.

Les limites : pourquoi ça ne marche pas pour tout le monde

Malgré les progrès, seulement 13,8 % des patients atteints de cancer ont une mutation pour laquelle une thérapie ciblée existe déjà. C’est ce qu’on appelle la « breche de l’actionnable ». Dans les cancers solides, seulement 10 à 15 % ont des cibles connues. Pour les autres, la chimio ou l’immunothérapie restent les seules options.

Et même quand une thérapie est prescrite, la résistance arrive souvent. 70 à 90 % des patients voient leur cancer reprendre sa progression après 9 à 14 mois. La tumeur trouve un nouveau chemin pour survivre : une nouvelle mutation, une activation d’un autre gène, une adaptation du microenvironnement. C’est comme un jeu d’échecs : on bloque un coup, l’adversaire en joue un autre.

La hétérogénéité tumorale complique encore tout. Dans 63 % des cancers métastatiques, les cellules dans la tumeur primaire ne sont pas les mêmes que celles dans les métastases. Un test sur une zone ne donne pas toute la picture. C’est pourquoi les biopsies liquides - qui analysent l’ADN tumoral circulant dans le sang - deviennent de plus en plus importantes. Elles permettent de suivre l’évolution du cancer en temps réel, sans ponction invasive.

Patient marchant dans un jardin de cellules cancéreuses en fleurs, chemin vers un essai clinique, conseiller génétique fantomatique guidant.

Le coût et l’accès : une inégalité croissante

Une thérapie ciblée coûte en moyenne entre 15 000 et 30 000 $ par mois. La chimio, elle, coûte 5 000 à 10 000 $. Ce n’est pas juste une question de prix : c’est une question d’équité. Aux États-Unis, 65 % des patients avec un cancer avancé ont un test génétique. En Europe, c’est 22 %. En Asie, seulement 8 %. Et même aux États-Unis, 40 % des patients sur thérapie ciblée déclarent une détresse financière sérieuse. Certains doivent choisir entre payer leur traitement et payer leur loyer.

Les tests sont aussi inégalement accessibles. 89 % des centres de cancer désignés par le NCI ont des comités moléculaires. Mais seulement 32 % des hôpitaux communautaires en ont un. Les oncologues de province n’ont pas toujours les outils ou la formation pour interpréter les rapports. Un patient avec une mutation NTRK peut être éligible au larotrectinib, mais son assurance le refuse parce que « ce n’est pas standard pour ce type de cancer ». Pourtant, les données montrent une réponse de 75 %, quel que soit l’organe. La logique génétique ne correspond pas encore aux règles administratives.

Le futur : vers des combinaisons et une IA

La prochaine étape, c’est de combiner les thérapies ciblées. Bloquer un oncogène, mais aussi attaquer les cellules immunitaires qui entourent la tumeur. Des essais en cours testent des associations entre inhibiteurs de BRAF et d’immunothérapie. L’idée : empêcher la tumeur de trouver un escape route.

L’intelligence artificielle joue un rôle croissant. IBM Watson for Oncology a atteint 93 % de concordance avec les comités moléculaires dans une étude de 2024. Elle peut analyser des milliers d’articles scientifiques et de dossiers patients en quelques secondes, pour proposer des options de traitement. Mais elle ne remplace pas l’expertise humaine. Elle l’augmente.

Le NCI lance actuellement l’initiative RESPOND, avec 195 millions de dollars pour réduire les inégalités raciales dans l’accès à la médecine de précision. L’FDA, elle, étend son programme Project Orbis pour accélérer l’approbation des thérapies à travers les pays. Dans 10 ans, selon McKinsey, 40 % des patients atteints de cancer recevront un traitement guidé par leur profil génétique. Ce n’est pas une utopie : c’est en train de se construire.

Que faire si vous ou un proche êtes concerné ?

  • Demandez systématiquement un test génétique de la tumeur si vous avez un cancer avancé ou récidivant.
  • Si le test est refusé par l’assurance, demandez une aide auprès d’organisations comme le Personalized Oncology Alliance.
  • Si votre mutation est rare, recherchez des essais cliniques sur ClinicalTrials.gov. Des traitements expérimentaux peuvent être accessibles.
  • Ne sous-estimez pas le rôle du conseiller génétique : il aide à comprendre les résultats, les risques pour la famille, et les options futures.

La thérapie ciblée n’est pas une solution universelle. Mais pour ceux qui ont la bonne mutation, elle transforme un pronostic désespéré en une maladie chronique gérable. Ce n’est pas juste une avancée médicale : c’est une question de dignité, de temps, et de vie.

Quelle est la différence entre chimiothérapie et thérapie ciblée ?

La chimiothérapie tue toutes les cellules qui se divisent rapidement - y compris les cellules saines comme celles des cheveux, de la bouche ou de la moelle osseuse. La thérapie ciblée ne frappe que les cellules cancéreuses portant une mutation spécifique. Elle cause donc moins d’effets secondaires graves, mais ne fonctionne que si la tumeur a la cible exacte.

Tout le monde peut-il bénéficier d’une thérapie ciblée ?

Non. Seuls 10 à 15 % des cancers solides ont actuellement une mutation ciblable par un médicament approuvé. Pour certains cancers comme le mélanome ou le cancer du poumon non à petites cellules, ce taux peut atteindre 30 à 40 %. Pour d’autres, comme le cancer du pancréas, il est encore très faible. Le test génétique est indispensable pour le savoir.

Combien de temps dure un traitement ciblé ?

Il dure aussi longtemps qu’il est efficace. Pour certains patients, cela peut durer plusieurs années. Pour d’autres, la résistance apparaît après 9 à 14 mois. À ce stade, un nouveau test génétique est fait pour voir si une autre mutation est apparue. Si oui, un autre traitement ciblé peut être essayé.

Les thérapies ciblées sont-elles remboursées ?

Dans la plupart des pays développés, oui, mais avec des conditions. Le traitement doit être prescrit pour une mutation approuvée par les autorités sanitaires. Si la mutation est rare ou le médicament utilisé hors-AMM, le remboursement peut être refusé. Dans ce cas, il faut faire appel, demander une aide de l’assurance ou participer à un essai clinique.

Qu’est-ce qu’une biopsie liquide ?

C’est un simple prélèvement de sang qui permet de détecter l’ADN des cellules cancéreuses circulant dans le sang (ctDNA). Cela permet de suivre l’évolution du cancer sans faire de ponction de tumeur. C’est particulièrement utile pour détecter les mutations de résistance avant qu’elles ne soient visibles sur une IRM ou un scanner.

3 Commentaires

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    armand bodag

    janvier 12, 2026 AT 10:37
    La thérapie ciblée, c’est la promesse d’une médecine qui respecte la biologie humaine. Mais derrière chaque molécule précise, il y a un système qui refuse de l’accepter. On sait faire, on sait guérir, mais on préfère garder les vieux modèles parce qu’ils rapportent plus. C’est pas de la science, c’est du business model.
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    Arnaud Bourgogne

    janvier 12, 2026 AT 20:56
    Vous croyez vraiment que c’est pour nous ? Les labos américains vendent ça comme un miracle, mais les vrais patients en France attendent des mois pour un test. Et si c’était juste un piège pour vider les caisses de la Sécu ? Ils veulent qu’on paie pour des traitements qu’ils ne veulent même pas rembourser.
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    Marie Linne von Berg

    janvier 14, 2026 AT 00:25
    J’ai vu ma sœur passer de la chimio à l’osimertinib… Elle a retrouvé la vie. Elle a refait du vélo, elle a retrouvé son sourire. Ce n’est pas juste un traitement, c’est un retour à la dignité. 🙏

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